De Mesmer aux neurosciences
L’histoire de l’hypnose, c’est l’histoire d’une erreur qui a mal tourné… puis très bien tourné.
Au départ, on croyait à un fluide invisible. Puis des médecins et des savants ont prouvé que ce fluide n’existait pas. Et en cherchant ce qui se passait vraiment, ils ont découvert la puissance de l’attention, de l’imagination et de la suggestion.
Comme hypnothérapeute certifié et mentaliste, cette histoire me passionne. Elle montre comment on passe de la croyance à la science, en testant, en doutant et en se corrigeant.
La plus belle découverte de l’histoire de l’hypnose, c’est qu’il n’y avait rien de magique. Et que ça marchait quand même.

L’histoire en un coup d’œil
Les précurseurs de l’hypnose
Les humains vivent des transes de type hypnotique depuis des milliers d’années. Dans de nombreuses cultures, on les considérait comme une forme de méditation. L’hypnose moderne commence pourtant à la fin du XVIIIe siècle, avec Franz Mesmer, un médecin né en Allemagne et installé à Vienne. Pendant longtemps, on a d’ailleurs parlé de « mesmérisme ».
Mesmer pensait que l’hypnose était une sorte de force mystérieuse qui passait de l’hypnotiseur à la personne hypnotisée. Ses critiques ont rejeté cette théorie : il n’y avait rien de magique dans l’hypnose.
Très vite, l’hypnose entre dans la médecine. Des chirurgiens et médecins comme John Elliotson et James Esdaile l’utilisent, et des chercheurs comme James Braid étudient ses effets sur le corps.
Avicenne et Mesmer
Avicenne
On attribue au médecin persan Avicenne une description des caractéristiques de l’état de « transe », vers 1027. À cette époque, l’hypnose était rarement utilisée comme traitement. Mesmer la remettra au goût du jour au XVIIIe siècle.
Franz Mesmer
Il croyait à un « fluide » universel, le magnétisme animal, qui influençait la santé. Il a d’abord utilisé des aimants. Vers 1774, il conclut qu’on obtient le même effet en passant les mains devant le corps du patient. On parlera de « passes magnétiques ».
1784 : le jour où la science a testé le magnétisme
En 1784, à la demande du roi Louis XVI, deux commissions enquêtent sur le magnétisme animal. Celle de l’Académie des sciences réunit du beau monde : Benjamin Franklin, Antoine Lavoisier, le père de la chimie moderne, l’astronome Jean Sylvain Bailly, et le médecin Joseph-Ignace Guillotin (oui, celui dont le nom restera attaché à la guillotine).
Les commissaires étudient la pratique de Charles d’Eslon (1750-1786), un disciple de Mesmer. Ils ne nient pas que les patients ressentent des effets. Mais leurs expériences, avec des patients qui ne savent pas s’ils sont « magnétisés » ou non, les convainquent d’une chose : les effets viennent de la croyance et de l’imagination, pas d’une énergie invisible transmise par le magnétiseur.
Après ce rapport, Mesmer quitte Paris. Il continuera à pratiquer ailleurs, loin de la reconnaissance qu’il espérait.
L’abbé Faria : le secret est chez le patient
Un nom est souvent oublié : José Custódio de Faria, dit l’abbé Faria (1756-1819). Il rejette le fluide de Mesmer. Pour lui, tout se passe dans la personne : sa volonté, son attente, son pouvoir de suggestion sur elle-même. Il appelle cet état le « sommeil lucide ». Son livre De la cause du sommeil lucide paraît en 1819, l’année de sa mort (American Journal of Psychiatry). Le neurologue portugais Egas Moniz le présentera plus tard comme le créateur de la doctrine de la suggestion.

James Braid : le « mesmérisme rationnel »
Après les conclusions françaises, le philosophe écossais Dugald Stewart encourage les médecins, en 1818, à garder ce qui marche dans le mesmérisme en remplaçant le « magnétisme animal » par une explication fondée sur la physiologie et la psychologie. Pour lui, ce que Mesmer a révélé sur la force de l’imagination est bien plus curieux que son fluide. Et un médecin ne devrait pas hésiter à s’en servir.
James Braid, chirurgien écossais, suit cette voie. Il revoit la théorie et la pratique du mesmérisme et crée sa propre méthode, plus rationnelle. Il écrit qu’il ne prétend transmettre aucune influence magnétique ou occulte, ni produire les phénomènes « supérieurs » promis par les mesméristes. Ses prétentions, dit-il, sont bien plus modestes et conformes à la physiologie et à la psychologie. Il parle un temps de « mesmérisme rationnel », puis choisit le mot « hypnotisme ».
Toute sa carrière, il mène des expériences pour réfuter les forces surnaturelles et montrer le rôle de processus ordinaires, comme la suggestion et l’attention focalisée.
Braid et les pratiques orientales
Peu après son premier livre, Neurypnology (1843), Braid entend parler de pratiques méditatives orientales. En mai 1843, un homme d’Édimbourg ayant longtemps vécu en Inde lui écrit pour approuver ses idées, et lui conseille de lire le Dabistan, un ancien texte persan décrivant de nombreux rituels religieux. Braid y trouve des descriptions de pratiques qu’il juge très proches de sa méthode.
Il rejette toute interprétation mystique. Mais ces récits le confortent : on peut obtenir ces effets seul, sans personne d’autre. Il l’avait déjà vérifié par ses expériences de novembre 1841. Il note que les mages de Perse et les yogis de l’Inde entrent en transe en fixant le bout de leur nez, comme ses patients fixent un objet. Conclusion de Braid : pas besoin d’influence extérieure. Le but de toutes ces méthodes est de concentrer l’attention sur une seule idée, au point d’oublier tout le reste.
Carpenter et le pendule de Chevreul
Braid travaille avec son ami, le physiologiste William Benjamin Carpenter. Carpenter a observé que l’attente et l’imagination peuvent provoquer des petits mouvements musculaires involontaires : c’est le réflexe « idéo-moteur ». Exemple célèbre : le pendule de Chevreul, du nom du chimiste Michel Eugène Chevreul, qui a montré que les pendules « divinatoires » bougent à cause de mouvements musculaires inconscients.
Braid étend cette idée à tout le corps, au-delà des muscles. Il parle de réponse « idéo-dynamique » et invente le mot « psycho-physiologie » pour désigner l’étude des liens entre l’esprit et le corps. Plus tard, il réserve le mot « hypnotisme » aux cas où le sujet entre dans un état d’amnésie proche du sommeil. Pour les autres, il parle de « monoïdéisme » : l’attention réduite à une seule idée, qui amplifie son effet sur le corps.
Expérience à tester
Le pendule de Chevreul
Le pendule obéit ? Ce n’est pas un pouvoir. Ce sont des micro-mouvements de vos muscles, déclenchés par votre idée. C’est exactement ce que Chevreul et Carpenter ont montré au XIXe siècle. Et c’est la base de nombreux tests en hypnose de spectacle.

Hystérie contre suggestion
Pendant des décennies, l’œuvre de Braid est plus connue à l’étranger qu’en Grande-Bretagne, à part chez quelques disciples comme le Dr John Milne Bramwell. Le neurologue George Miller Beard la fait connaître en Amérique. En Allemagne, le physiologiste William Thierry Preyer la traduit, puis le psychiatre Albert Moll publie Hypnotism en 1889.
La France devient le centre de l’étude des idées de Braid. Le Dr Étienne Eugène Azam traduit son dernier manuscrit (On Hypnotism, 1860) et présente ses recherches à l’Académie des sciences. À la demande d’Azam, de Paul Broca et d’autres, l’Académie, celle-là même qui avait enquêté sur le mesmérisme en 1784, examine les écrits de Braid peu après sa mort.
L’enthousiasme d’Azam influence Ambroise-Auguste Liébeault, un médecin de campagne. Hippolyte Bernheim découvre sa clinique d’hypnothérapie de groupe, très populaire, et devient à son tour un hypnotiseur influent. La fin du XIXe siècle est alors dominée par un débat acharné :
Charcot, la Salpêtrière
- Influencé par les mesméristes.
- L’hypnose serait un état anormal du système nerveux.
- On ne la trouverait que chez certaines femmes « hystériques ».
- Elle suivrait des étapes physiques bien définies.
Bernheim, l’école de Nancy
- Tout le monde peut être hypnotisé.
- C’est un prolongement du fonctionnement psychologique normal.
- Ses effets viennent de la suggestion.
- C’est cette vision qui l’a emporté.
Après des décennies de débat, le point de vue de Bernheim s’impose. La théorie de Charcot n’est plus qu’une curiosité historique.
Les grandes figures du XXe siècle
Pierre Janet
Il publie des études sur un sujet hypnotique en 1882. Charcot le nomme directeur du laboratoire de psychologie de la Salpêtrière en 1889. Professeur à la Sorbonne en 1898, puis au Collège de France en 1902, il développe une psychothérapie hypnotique fondée sur la dissociation, qui rivalise au début du siècle avec les théories de Freud.
Sigmund Freud
Il étudie l’hypnose à Paris et visite brièvement Nancy. D’abord enthousiaste, il hypnotise ses patients et appuie sur leur front pour les aider à retrouver des souvenirs supposés refoulés. Avec Joseph Breuer, il publie les Études sur l’hystérie (1895). Puis il abandonne l’hypnose pour la psychanalyse et l’association libre.
Émile Coué
Il assiste Liébeault à Nancy pendant environ deux ans, puis abandonne leur approche. Vers 1901, il crée la méthode Coué, fondée sur l’autosuggestion. Coué disait ne plus faire d’hypnose, mais ses disciples y voyaient une forme d’auto-hypnose légère. Sa méthode annonce l’auto-hypnose et les thérapies cognitives.
Clark L. Hull
Ce psychologue américain publie en 1933 Hypnosis and Suggestibility, la première grande synthèse d’études de laboratoire. Il montre que l’hypnose et le sommeil n’ont rien en commun, et pousse les psychologues à étudier l’hypnose de façon expérimentale.
Dave Elman
Animateur radio, humoriste et auteur-compositeur, il devient aussi un hypnotiseur réputé. Il forme de nombreux médecins et écrit Findings in Hypnosis en 1964, réédité sous le titre Hypnotherapy. Sa méthode d’induction rapide est encore très utilisée.
Milton Erickson
Président fondateur de l’American Society of Clinical Hypnosis, il popularise dans les années 1960 la thérapie ericksonienne : suggestions indirectes, métaphores, techniques de confusion et doubles contraintes, au lieu des inductions classiques.
Sur Freud, un point important. Sa quête des « souvenirs refoulés » sous hypnose a laissé un héritage discuté : la « régression hypnotique » et l’« hypno-analyse ». Or on sait aujourd’hui que l’hypnose peut créer de faux souvenirs. Freud lui-même craignait que mélanger l’analyse et la suggestion hypnotique n’affaiblisse le résultat. Il parlait d’allier « l’or pur de l’analyse » au « cuivre de la suggestion ». Seuls quelques-uns de ses disciples ont tenté cette synthèse, avec une influence limitée.
Sur Erickson aussi, il faut nuancer. Il n’hésitait pas à appeler « hypnose » tout effet suggéré, que la personne soit ou non en état hypnotique. Des contemporains comme André Weitzenhoffer se demandaient s’il pratiquait vraiment l’hypnose, et son approche reste discutée. Lors de nombreuses séances filmées ou observées, il a obtenu des phénomènes classiques : hallucinations, anesthésie, analgésie (y compris lors d’accouchements et en fin de vie), catalepsie, régression vers des souvenirs d’enfance. Ces récits sont impressionnants, mais ce sont des observations de cas, pas des essais contrôlés. Pour l’accouchement, par exemple, le rapport de l’Inserm de 2015 juge les données insuffisantes. Erickson disait d’ailleurs lui-même que la profondeur de l’hypnose ne garantissait pas le succès de la thérapie : la qualité de la psychothérapie comptait davantage.

L’approche cognitivo-comportementale
Dans la seconde moitié du XXe siècle, deux évolutions rapprochent l’hypnose des thérapies cognitives et comportementales :
De nouvelles théories
Les théories cognitives et comportementales de l’hypnose, inspirées de Sarbin et de Barber, gagnent en influence.
Des pratiques qui se croisent
L’hypnothérapie et les thérapies cognitivo-comportementales s’influencent mutuellement.
Il faut distinguer les théories cognitivo-comportementales de l’hypnose et les approches cognitivo-comportementales de l’hypnothérapie. Mais elles partagent des concepts et ont été rapprochées par des chercheurs et cliniciens comme Irving Kirsch et Steven Jay Lynn.
Dès les années 1950, l’hypnose est utilisée par les premiers thérapeutes du comportement, comme Joseph Wolpe, et par les premiers thérapeutes cognitifs, comme Albert Ellis. Barber, Spanos et Chaves introduisent le terme « cognitivo-comportemental » pour décrire leur théorie « non étatique » de l’hypnose. Mais Clark L. Hull avait ouvert la voie dès 1933, lui-même précédé par Ivan Pavlov. Même les premières idées de Braid ressemblent, par certains côtés, à cette approche.
Et aujourd’hui ? L’hypnose à l’hôpital
Mise à jour 2026
Au CHU de Liège, en Belgique, la Pr Marie-Elisabeth Faymonville a développé l’hypnosédation à partir du début des années 1990 : près de 9 500 opérations y ont été réalisées sous hypnose associée à une anesthésie locale. En France, le rapport de l’Inserm de 2015 conclut à l’intérêt de l’hypnose pendant les opérations et dans le syndrome de l’intestin irritable, à un effet surtout sur la dimension émotionnelle de la douleur, et à des données insuffisantes pour l’arrêt du tabac ou l’accouchement. En 2016, une équipe de Stanford a observé en IRM des changements précis dans l’activité du cerveau pendant l’hypnose.
Deux siècles et demi après Mesmer, la boucle est bouclée : ce qu’on croyait magique s’explique par l’attention, l’attente et la suggestion. Et c’est justement pour ça qu’on peut l’utiliser sérieusement. Pour tout comprendre sur le fonctionnement actuel, lisez c’est quoi l’hypnose ?
Suggestion, attention, perception
Ce que l’hypnose révèle de nos décisions
La suggestion ne s’arrête pas au cabinet de l’hypnothérapeute. Elle agit en réunion, en négociation, dans nos choix quotidiens. C’est ce que je fais vivre à vos équipes dans ma conférence Au-delà de nos perceptions.
Petit test
Qu’avez-vous retenu ?
1. Qu’a conclu la commission royale de 1784 sur le magnétisme animal ?
2. Qui a gagné le débat entre Nancy et la Salpêtrière ?
3. Que montre le pendule de Chevreul ?
4. Pour l’Inserm (2015), l’hypnose a montré son intérêt dans…
Questions fréquentes
Qui a inventé l’hypnose ?
Personne seul. Mesmer a lancé le magnétisme animal au XVIIIe siècle, l’abbé Faria a placé la cause chez le patient en 1819, puis James Braid a popularisé le mot « hypnotisme » vers 1841-1843. Bernheim a ensuite mis la suggestion au centre.
Pourquoi parle-t-on de mesmérisme ?
Du nom de Franz Mesmer, qui croyait à un fluide magnétique. Ce fluide n’existe pas, comme l’a conclu la commission royale de 1784, mais le mot est resté.
Freud utilisait-il l’hypnose ?
Oui, au début de sa carrière. Puis il l’a abandonnée au profit de la psychanalyse. Sa recherche de souvenirs refoulés sous hypnose est aujourd’hui très discutée, car l’hypnose peut créer de faux souvenirs.
L’hypnose est-elle reconnue par la médecine aujourd’hui ?
En partie. Elle est utilisée dans certains hôpitaux, surtout en complément de l’anesthésie. Le rapport de l’Inserm de 2015 reconnaît son intérêt dans quelques indications précises, mais pas dans toutes celles qu’on lui prête.
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